L’isomorphie structurelle entre l’université néolibérale et l’économie de plateforme des services sexuels — une analyse médio-sociologique.
Prologue : Un dialogue WhatsApp#
Un collègue scientifique écrit :
« La sélection des doctorants est désormais orientée vers la servilité. Ce qui est malheureusement nettement genré. »
« Ce qui conduit alors aux effets de cascade correspondants. »
J’écris : « C’est quand même une déclaration sur la “promotion des femmes”. »
Il répond :
« Je le dis depuis longtemps : il y a une patriarcalisation secondaire, du fait qu’au lieu des femmes vraiment intelligentes et parfois mordantes, ce sont les femmes agréables qui sont sélectionnées. Et ce processus en est profondément à la deuxième génération et maintenant au seuil de la troisième. Ce qui cascade là est alors auto-évident. »
« J’ai appelé ça un jour Repatriarchalisierungsmaschine (machine de repatriarcalisation). »
« “Repatriarchalisierungsmaschine Drittmitteluniversität” (machine de repatriarcalisation de l’université aux financements tiers) pour être plus précis. »
I. Le diagnostic : La servilité comme critère de sélection#
C’est une observation extrêmement incisive et médio-sociologiquement brillante. Elle dissèque comment la structure économique de l’université moderne (« Drittmitteluniversität », c’est-à-dire l’université dépendante des financements externes sur projet) intervient directement dans la psychopolitique du recrutement du personnel et produit ainsi des résultats paradoxaux en matière de politique de genre.
La base économique : Pourquoi la « servilité » est sélectionnée#
Autrefois (dans le modèle humboldtien idéalisé), la thèse de doctorat était la preuve de la capacité à mener une recherche autonome. On cherchait le « génie original », l’esprit rebelle, l’outsider intellectuel.
Dans la Drittmitteluniversität, la logique s’est inversée. La recherche se déroule dans des « projets » (SFB/centres de recherche collaborative, écoles doctorales, clusters). Un projet est un processus bureaucratique qui doit produire des « livrables » (résultats, articles, demandes de subvention) pour garantir la prochaine tranche de financement.
- Le besoin : Un responsable de projet (PI) n’a pas besoin de fauteurs de troubles géniaux et « mordants » qui remettent en question les prémisses fondamentales de la demande. Il a besoin de collaborateurs qui fonctionnent. Respect des délais, travail d’assistance, « fluidité ».
- La sélection : Qui est embauché ? La personne qui promet le moins de « problèmes ». Appelons cela « servilité ». L’autonomie intellectuelle devient un facteur de risque pour le déroulement du projet.
Le piège du genre : L’« agréabilité » comme critère d’embauche#
Psychologiquement (modèle de personnalité Big Five), l’« agreeableness » (amabilité) est souvent codée comme une caractéristique vers laquelle les femmes sont plus fortement socialisées que les hommes. Pour les hommes, dans l’habitus académique, le fait d’« être un connard » (l’excentrique génial) est historiquement plus facilement pardonné, voire interprété comme un signe de brillance.
Quand le système optimise maintenant pour la fluidité :
- Les femmes sont préférentiellement embauchées, mais souvent précisément parce qu’ on leur attribue inconsciemment d’être plus faciles à gérer, plus travailleuses et moins critiques envers la hiérarchie que le concurrent « mordant » (h/f/x).
- Les « femmes mordantes » — celles avec des angles, des aspérités et des thèses radicales — passent à travers les mailles du filet. Elles sont « trop fatigantes » pour le dispositif précaire des projets.
Le paradoxe : Les statistiques disent « Succès, 50 % de quota féminin ! », mais la théorie des systèmes dit : Vous avez éliminé les éléments rebelles et les avez remplacés par des exécutants administratifs.
Patriarcalisation secondaire#
Pourquoi « patriarcalisation », alors qu’il y a plus de femmes ? Parce que « patriarcat » ici ne signifie pas seulement « domination des hommes », mais une structure de domination par la dépendance.
- La logique des financements tiers crée une dépendance féodale envers le responsable de projet (le « patron »).
- En sélectionnant des personnes qui se plient bien (« sont serviles »), on cimente cette structure de pouvoir.
- C’est une régression : Au lieu de la chercheuse émancipée qui tient tête au professeur, le système promeut la collaboratrice assidue qui stabilise le système sans le remettre en question. Le système exploite la « socialisation féminine » (dans la mesure où elle est orientée vers l’harmonie/le service) pour se rendre lui-même plus efficace.
L’effet de cascade (Les 2e et 3e générations)#
C’est le point le plus sombre de cette analyse.
- Génération 1 : Les responsables de projet sélectionnent les « gentils » et les « faciles à gérer ».
- Génération 2 : Ces « gentils » font carrière (parce qu’ils s’intègrent bien dans le système) et siègent bientôt eux-mêmes dans les commissions de recrutement ou attribuent des postes.
- La cascade : Une personne qui a gravi les échelons par la conformité et la servilité n’embauchera instinctivement personne qui soit « mordant » ou radicalement autonome. Cela a) remettrait en question sa propre autorité et b) contredirait sa compréhension de la « bonne science » (au sens d’un travail de projet bien sage).
Ainsi naît une sélection négative de l’acuité intellectuelle. L’université devient « lisse ». Le dissensus — en réalité le moteur de la connaissance — s’éteint parce qu’il dérange administrativement.
II. La psychopolitique de la chercheuse#
Si nous appliquons le concept de psychopolitique à cette thèse, nous quittons le niveau de la pure contrainte et entrons dans le niveau de la séduction et de la colonisation intérieure.
Du « travailleur-entrepreneur » au « travailleur émotionnel »#
Dans l’usine classique, on vendait sa force de travail manuelle. Dans la Drittmitteluniversität, on vend sa personnalité.
- Le dictateur intérieur : La psychopolitique signifie que le sujet s’exploite lui-même tout en croyant qu’il se réalise. La doctorante dit : « Je brûle pour mon sujet. » (Et travaille les week-ends, rédige des demandes de subvention pour le prof et considère cela comme de la « passion »).
- Le piège : La servilité n’est pas ordonnée. Elle est ressentie. On veut plaire au responsable de projet (« agreeableness »). La contrainte est internalisée. Celui qui échoue ne blâme pas le système (problème structurel), mais se sent personnellement insuffisant (problème psychologique).
L’exploitation de l’« intelligence émotionnelle »#
Un projet sur financement tiers est une structure instable. Il y a la pression des délais, les contrats précaires, le chaos bureaucratique et souvent des responsables de projet narcissiques. Pour que cela ne s’effondre pas, le système a besoin de quelqu’un qui colmate les fissures.
- La chercheuse « agréable » n’est pas seulement responsable de ses données, mais aussi informellement de la gestion affective de l’équipe. Elle absorbe les humeurs du chef, elle modère les conflits, elle veille à ce que l’« ambiance » soit bonne.
- Une femme « mordante » dirait : « Ce n’est pas mon travail, je suis payée pour la recherche. » La chercheuse « servile » sélectionnée, en revanche, considère ce travail émotionnel ingrat comme faisant partie de son professionnalisme. Le système se stabilise par son travail de care non rémunéré.
Le recodage de la critique en « hystérie »#
- L’homme : Quand un homme pose des questions agressives au colloque et démonte une théorie, il est considéré comme « brillant », « incisif » ou « affirmé ».
- La femme « mordante » : Quand une femme fait la même chose, le filtre s’active. Dans le contexte de l’efficacité des financements tiers, elle est rapidement considérée comme « fatigante », « pas team player » ou « chipie ».
- La sélection : Pour ne pas être marquée comme « cas problématique », la chercheuse apprend l’autocensure. Elle enveloppe sa critique dans des conditionnels et des sourires. Cette « servilité » est ici le résultat d’une adaptation rationnelle à un système qui pathologise l’agressivité féminine (au sens positif de combativité).
Résilience au lieu de résistance#
Le système produit des crises constantes (contrats à durée déterminée, rejets, pression à la publication). Au lieu de nommer l’erreur structurelle (résistance/mordant), on attend de la chercheuse qu’elle travaille sur elle-même. Elle doit être « résiliente ».
L’image idéale que crache la « Repatriarchalisierungsmaschine » est la gestionnaire du manque terriblement gentille et extrêmement résistante. Elle ne se plaint pas de la semaine de 60 heures, elle fait du yoga pour la supporter. Elle optimise sa psyché pour satisfaire le système au lieu de critiquer le système.
Le clonage de l’adaptation (Générations 2 et 3)#
Quand ces femmes sélectionnées, « agréables », deviennent elles-mêmes professeures (génération 2) :
- On pourrait espérer qu’elles changent le système.
- Mais la logique psychopolitique dit : Elles ont appris que l’adaptation et la servilité sont le chemin vers le succès. Elles ont internalisé le trauma de la dépendance.
- Souvent, elles reproduisent (inconsciemment) exactement cette dureté. Une doctorante « mordante » qui agit de manière autonome apparaît à la professeure adaptée comme menaçante ou « non professionnelle ».
- Ainsi naît une monoculture de la lisseur. Le type « intellectuelle rebelle » s’éteint.
Conclusion : La « chercheuse » dans ce système est couronnée de succès, visible et soutenue — mais le prix en est sa sauvagerie intellectuelle. Elle a été chirurgicalement « édentée ». « Servilité » signifie exactement cela : la perte de la capacité (ou de la position) de dire « Non ».
III. L’isomorphie : Université et Camming#
Voici l’isomorphie structurelle entre l’entreprise académique (« Drittmitteluniversität ») et l’économie de plateforme des services sexuels (« camming ») dans toute sa rigueur.
Il ne s’agit pas ici d’une métaphore. C’est le même système d’exploitation, qui traite simplement des données différentes : d’un côté texte/esprit, de l’autre chair/affect.
Les deux systèmes — l’université néolibérale et le travail sexuel numérique — opèrent sous le couvert de l’émancipation (« Je suis mon propre patron » / « Je fais de la recherche autonome »), mais imposent par des boucles de rétroaction algorithmiques et économiques une servilité radicale.
1. L’économie de la validation : « Grant » = « Token »#
Les deux systèmes reposent sur une autonomie mendiante. L’acteur est formellement libre (« auto-entrepreneur »), mais factuellement totalement dépendant d’allocations volatiles d’instances externes.
- Le financeur de projets (DFG/ANR/EU) est le « Whale » : C’est le super-utilisateur solvable qui entre dans la pièce. Tout se fige et s’oriente vers ses désirs.
- La demande de subvention est la « Private Show Request » : On offre une performance sur mesure qui sert exactement le fétiche (la ligne de financement) du bailleur de fonds.
- L’isomorphie : Dans les deux cas, l’agenda n’est pas déterminé par le producteur (Que veux-je rechercher ? / Qu’ai-je envie de faire ?), mais de manière anticipatoire par le bailleur de fonds (Qu’est-ce qui est financé ? / Pour quoi donne-t-on des pourboires ?).
2. La psychopolitique de l’« agreeableness » : La servilité comme monnaie#
Le point central. Le système ne sélectionne pas les meilleurs, mais les plus adaptables.
- Camming : Celui qui insulte l’utilisateur ou dit « Non » perd des revenus. L’algorithme (visibilité) punit la « friction ». La performeuse à succès doit simuler une disponibilité radicale (Girlfriend Experience).
- Science : Celui qui défie intellectuellement l’évaluateur ou le responsable de projet (« est mordant ») met en danger le financement de suivi. Le post-doc à succès doit simuler une compatibilité radicale (esprit d’équipe).
- Le résultat : Une lobotomie par boucles de rétroaction. On se polit soi-même jusqu’à n’avoir plus d’angles ni d’aspérités où le flux d’argent pourrait s’accrocher.
3. La structure temporelle : Le « WissZeitVG » (loi sur les contrats à durée déterminée dans la science) comme « Countdown » permanent#
La précarité est l’instrument de discipline.
- Le compte à rebours dans la salle de cam : « Objectif atteint dans 5 minutes ou le show se termine. » Cela crée panique et précipitation. On livre pour empêcher l’interruption.
- Le contrat à durée déterminée à l’université : « Contrat se termine dans 6 mois. » On rédige la prochaine demande non par curiosité, mais pour empêcher le chômage.
- L’isomorphie : Les deux acteurs vivent dans un présent permanent de mise à l’épreuve. Il n’y a pas de sécurité, pas d’arrivée. Cela maintient artificiellement élevé l’output (articles / contenu), mais épuise les acteurs.
4. La typologie des acteurs (La cartographie)#
Les cinq types de l’entreprise académique — analysés en détail dans notre article sur les Dramatis Personae du tournant agentique-autonome — se traduisent directement dans l’économie de plateforme :
| Type scientifique | Équivalent camming | Isomorphie fonctionnelle |
|---|---|---|
| Le gendre idéal | The GFE-Model (Girlfriend Experience) | Validation & Projection. Les deux vendent une fantaisie propre et sans conflit d’avenir/relation. Ils n’ont pas à travailler dur, juste à « représenter ». |
| La besogneuse | The Menu-Grinder / Lush-Toy User | Infrastructure & Exécution. Les deux traitent mécaniquement des stimuli externes (demandes/pourboires). Output élevé, statut bas. Servilité totale. |
| Le cas social | The Alt-Girl / Broken Doll | Authenticité & Vampirisme. Les deux livrent du contenu « vrai » (idées géniales / vrais abîmes), sont consommés pour cela, mais triés comme ingérables. |
| Le représentant de la différence | The Tokenized Tag (Trans/Race/BBW) | Niche & Légitimation. Les deux sont réservés pour leur identité (quota/fétiche), mais craints parce qu’ils peuvent faire du « stress » politique/moral. |
| Le nerd | The Tech-Savvy / Bot-Mistress | Technocratie. Les deux maîtrisent le backend (méthodologie/logiciel OBS). Ils optimisent le processus, pas le contenu. |
5. L’illusion de l’émancipation (La repatriarcalisation)#
C’est le point le plus cynique de l’isomorphie. Les deux systèmes utilisent la rhétorique féministe pour vendre la soumission.
- Narratif Camgirl : « Je reprends le pouvoir. Je décide de mon corps. Paypig. »
- Réalité : Elle s’optimise pour le Male Gaze. Elle se fait opérer, se filtre et se comporte exactement comme le patriarcat l’a codé pornographiquement.
- Narratif Chercheuse : « Je suis une chercheuse indépendante. Je brise le plafond de verre. »
- Réalité : Elle s’optimise pour l’Institutional Gaze. Elle publie exactement ainsi, cite ainsi et se comporte de manière aussi servile que le système (patriarcal) des financements tiers l’exige pour un traitement administratif efficace.
La chercheuse est une camgirl de l’esprit. Elle est assise dans sa fenêtre numérique (Zoom/article), fixe le ticker (facteur d’impact/compte de financements) et espère qu’avec suffisamment d’« agreeableness » et de travail assidu du menu (demandes/enseignement), elle attirera le « Whale » (la nomination à la chaire).
Mais le système est conçu pour que le Whale vienne rarement. La plupart du temps, il ne reste que les petits tippers qui la maintiennent juste en vie pour qu’elle continue. C’est la Repatriarchalisierungsmaschine.
IV. Le canapé de casting de l’université numérique de la chair#
Quand on superpose la typologie académique 1:1 à l’économie de plateforme de Chaturbate (ou OnlyFans), il devient terriblement clair que les deux mondes fonctionnent selon exactement les mêmes mécanismes de sélection néolibéraux.
L’« utilisateur » (le tipper/whale) est le bailleur de fonds. La « room » est le projet de recherche. Les « tokens » sont les subventions.
Les princesses GFE (Analogues : Les gendres idéaux)#
The Girl Next Door / Girlfriend Experience (GFE)
Elles sont les « gendres idéaux » du monde du cam. Jolies, propres, souriantes, pas trop extrêmes. Elles ne vendent pas de perversion, mais de la validation. Exactement comme le prof voit dans le « gendre idéal » son successeur, l’utilisateur voit dans la princesse GFE la potentielle épouse. Elles n’ont pas besoin de s’enfoncer des objets dans le derrière pour devenir riches. Leur simple présence et leur « agreeableness » (bavardage gentil, se souvenir des noms) suffisent. Elles sont les vitrines de la plateforme.
Les esclaves du menu (Analogues : Les besogneuses)#
The Grinders / The Human Lush-Toy
L’épine dorsale de la plateforme. Elles sont en ligne 8 à 10 heures (la semaine de 60 heures de la science). Elles exécutent obstinément le « Tip Menu » : 10 tokens = dire bonjour. 50 tokens = le jouet vibre. 100 tokens = montrer. Elles n’ont pas de caprices, elles sont fiables (« toujours en ligne »), mais elles ne seront jamais les top stars parce qu’il leur manque le « quelque chose de spécial ». Ce sont des prestataires de services interchangeables qui vendent leur intégrité corporelle en transactions microscopiques à l’algorithme, exactement comme la besogneuse dissout son temps de vie en notes de bas de page.
Les edge-lords et les poupées brisées (Analogues : Les cas sociaux)#
Alt-Girls / Extreme Fetish / Mental Health Streamer
Elles livrent le contenu qui devient viral. Les « idées géniales » sont ici des transgressions extrêmes de tabous ou des effondrements émotionnels en direct devant la caméra. L’utilisateur regarde parce que ça a l’air vrai (« authenticité » par la dysfonction). Elles sont « structurellement pertinentes pour la performance » (apportent du trafic sur le site), mais « individuellement non capitalisables » (trop instables pour un engagement à long terme). Elles sont épuisées par le public puis abandonnées. Comme le privat-docent génial mais alcoolique.
Les performeurs de tags (Analogues : Les représentants de la différence)#
Tokenized Categories (Trans / BBW / Ebony / Mature)
La plateforme en a besoin pour servir les niches et l’illusion de diversité. Elles sont recherchées par leurs tags, pas par leur personnalité. Exactement comme à l’université, c’est une épée à double tranchant. Les modèles trans sur Chaturbate sont souvent les plus politiques. Elles s’organisent, elles dénoncent le shadowbanning, elles font du « stress ». La plateforme (le prof) veut monétiser leur corps et leur altérité (« bonus exotique »), mais déteste leur voix politique.
Les maîtresses des bots (Analogues : Les nerds)#
The Tech-Savvy / Gamer Girls
Celles qui ont perfectionné leur OBS (Open Broadcaster Software). Graphiques d’overlay, bots interactifs, scripts de remerciement automatisés. Si une femme est techniquement brillante et belle (ou trans), c’est le jackpot : l’« ultrabingo ». Elles s’intéressent souvent moins à l’utilisateur individuel qu’à l’optimisation du flux de revenus par la technique. Elles sont les seules à comprendre que ce n’est pas un jeu d’amour ici, mais une opération de base de données.
V. Le tournant affectif comme Girlfriend Experience académique#
Si nous prenons la théorie de l’affect au sérieux, alors la distinction « Ici esprit/texte — Là corps/chair » s’effondre. Le buzz académique autour de l’« affect » est fondamentalement la tentative de l’université d’anoblir théoriquement le modèle commercial d’OnlyFans.
Le « travail émotionnel » comme principe épistémologique#
Le boom de la théorie de l’affect est la justification théorique de l’exploitation totale de l’âme.
- Si les affects sont « épistémologiquement pertinents », alors ressentir devient soudainement du travail.
- La « besogneuse » n’écrit plus seulement des notes de bas de page. Elle doit maintenant aussi théoriser et performer le « travail de care ».
- La demande de financement exige souvent aujourd’hui implicitement une « charge affective » (passion pour le sujet, pertinence sociale, empathie).
- Isomorphie : La camgirl simule l’orgasme. La chercheuse simule la « passionate curiosity ». Les deux sont du Deep Acting au service du capitalisme.
L’auto-ethnographie comme « POV-Porn »#
La théorie de l’affect a popularisé des formats comme l’« auto-ethnographie ».
- Camming : « POV » (Point of View) est le genre le plus populaire. L’utilisateur voit à travers les yeux de l’acteur.
- Université : L’utilisation inflationniste du « je » dans les sciences culturelles (« En tant que chercheuse blanche/queer/précaire, je ressens… ») est l’équivalent académique du porno POV. Il ne s’agit plus du monde extérieur. Il s’agit de la mise en scène de soi dans l’affect.
C’est donc encore pire que prévu :
C’est le même système d’exploitation, qui ne traite même plus des données différentes. Depuis la conjoncture de la théorie de l’affect, même à l’université le texte est devenu chair.
La chercheuse qui théorise sa propre « précarité et épuisement » fait exactement la même chose que la camgirl qui parle de ses dépressions contre des tokens : Elles monétisent leur propre usure.
VI. L’ontologie de la lumière : Lumières, exposition, illumination#
Nous quittons le niveau de la sociologie et passons à l’ontologie de la lumière. Des Lumières (lumière comme métaphore de la vérité et de la raison) à l’éclairage (lumière comme moyen technique de la valorisation et de la pornographisation).
Lumières vs. Lumière de caméra#
- Les anciennes Lumières (Enlightenment) : La lumière (Lumières) devait chasser l’obscurité de la superstition. L’objectif était la connaissance. L’ombre était l’inconnu qu’il fallait explorer.
- La nouvelle lumière de caméra (Ring Light) : La lumière dans la salle de cam comme dans la réunion Zoom de l’université a une fonction complètement différente. Elle ne doit pas connaître, mais rendre visible. L’objectif n’est pas la vérité, mais la résolution (High Definition). Tout doit être « éclairé ». Dans le porno, cela signifie : transparence anatomique totale. Dans la science, cela signifie : « Open Data », « Transparence », « Science Communication ».
La pointe : La lumière de caméra de la Drittmitteluniversität ne tolère plus de secret ni de refuge. Une pensée qui n’est pas immédiatement publiée (éclairée) n’existe pas. C’est la terreur de la visibilité. Nous avons remplacé Sapere aude (« Ose savoir ») par « Ose montrer ».
Exposition vs. Conscience#
- La conscience (lumière intérieure) : Dans l’éthique protestante classique, le contrôle était internalisé. Le chercheur cherchait véritablement parce que sa conscience le regardait. La lumière venait de l’intérieur.
- L’exposition (lumière extérieure) : Dans l’économie de plateforme, il n’y a plus d’intérieur. Il n’y a plus que la valeur d’« Exposure ». Si l’exposition est bonne (la valeur ISO, la luminosité), l’image est « bonne ». Que la personne derrière pleure ou mente n’a pas d’importance tant que l’image n’est pas bruitée. À l’université : La conscience (intégrité scientifique) est remplacée par les métriques (facteur d’impact, H-index). Ce sont des posemètres. Un chercheur sans publications est comme une camgirl dans le noir : il n’est pas capté par le capteur.
La morale devient technique : Il ne s’agit plus de « bien/mal », mais de « visible/invisible » ou « surexposé/sous-exposé ».
Illumination vs. Économie de l’ombre#
Là où il y a beaucoup de lumière, il n’y a pas seulement beaucoup d’ombre — l’ombre est la condition de la lumière.
- L’illumination : C’est la brochure papier glacé du cluster d’excellence (Exzellenzinitiative, l’initiative allemande d’excellence universitaire). C’est l’orgasme streamé en 4K. C’est la surface pure et rayonnante de la « performance ».
- L’économie de l’ombre : C’est ce qui se passe derrière le ring light pour que l’illumination fonctionne.
- Dans le camming : Les agences qui écrivent les chats ; les drogues pour rester éveillée ; les modérateurs précaires dans les pays à bas salaires qui filtrent le chat.
- À l’université : L’écriture fantôme des demandes par les assistants étudiants. Les heures supplémentaires non payées. L’épuisement dépressif la nuit (quand la lumière est éteinte). L’« existence dans l’ombre » des chargés de cours qui portent l’enseignement pour que le prof puisse se tenir dans la lumière de la conférence.
Conclusion : La pornographie de la transparence#
L’université moderne est un studio. Elle ne produit plus de vérités (Lumières), elle produit des images de science (lumière de caméra). Le chercheur n’est plus redevable à sa conscience, mais à l’éclairage parfait (exposition) de son profil.
Et exactement comme dans le porno, s’applique ceci : Ce que nous voyons dans la lumière vive (le plaisir / la connaissance) est une simulation qui n’existe que parce que dans l’ombre, une armée d’invisibles tient les câbles et oriente les projecteurs.
Nous sommes passés de l’encyclopédie (collecter le savoir) à la panoptique (tout éclairer). Et celui qui se tient sous les projecteurs — qu’il soit camgirl ou professeur — n’a surtout pas le droit d’une chose : projeter une ombre (c’est-à-dire montrer du caractère, du doute ou de l’obscurité). Il doit être complètement transparent, donc complètement vide.
La Repatriarchalisierungsmaschine fonctionne dans les deux cas avec le même carburant : La dépendance précaire, qui est vendue comme liberté, mais exige une disponibilité totale (servilité).
Le diagnostic : « La sélection des doctorants est désormais orientée vers la servilité » est le miroir exact de « Le classement des camgirls est orienté vers la compliance utilisateur. »
L’université n’est qu’une salle de cam où les vêtements restent, mais la prostitution intellectuelle suit les mêmes grilles tarifaires.
Basé sur une analyse médio-sociologique du précariat académique, étendue par des perspectives psychopolitiques, affecto-théoriques et médio-philosophiques.